XIXe siècle · 1857 – 1900

Le Symbolisme

Suggérer plutôt que décrire — La poésie comme musique et mystère

Baudelaire · Verlaine · Rimbaud · Mallarmé

Points clés

1Le Symbolisme émerge en réaction à la fois contre l'épanchement romantique et contre la froideur parnassienne : les poètes refusent de décrire la réalité directement. Ils préfèrent la suggérer, l'évoquer à travers des symboles, des images et des sonorités.
2Le modèle est la musique (Wagner). La poésie doit agir comme la musique — non par le sens des mots, mais par leurs sonorités et résonances émotionnelles. Verlaine : « De la musique avant toute chose. »
3La synesthésie (héritée de Baudelaire) : mêler les sensations de différents sens. Une couleur peut avoir une odeur, un son peut être évoqué par une teinte. Cette fusion sensorielle ouvre la poésie à l'expérience totale du monde.
4Le Symbolisme revendique un certain hermétisme : la poésie doit rester une initiation, un mystère que le lecteur déchiffre. Ce n'est pas de la complaisance — c'est la conviction que l'art profond ne peut être immédiatement transparent.
5Révolution formelle majeure : le vers libre (Gustave Kahn). Les contraintes métriques sont abandonnées au profit d'un rythme intérieur. Verlaine préfère le vers impair (9, 11 syllabes). Rimbaud invente le poème en prose.
6Baudelaire, père spirituel : Les Fleurs du Mal (1857) ouvrent la modernité poétique. « Correspondances » pose la théorie des synesthésies. « L'Albatros » donne l'image du poète génie incompris dans le monde ordinaire.
7Verlaine incarne le « poète maudit » : vie tumultueuse, passion pour Rimbaud, emprisonnement. Sa poésie traduit cette existence désaccordée en musique fragile et mélancolique. Romances sans paroles (1874) est son chef-d'œuvre.
8Rimbaud, génie fulgurant, abandonne la poésie à 19 ans. La théorie du Voyant (« Lettre du voyant », 1871) : le poète doit se faire voyant par un « dérèglement de tous les sens ». « Je est un autre » : le poète est un médium, non une source.
9Mallarmé, figure la plus radicale : il consacre sa vie à créer « le Livre » qui contiendrait l'essence de l'univers. Un coup de dés (1897) est une révolution typographique : les mots sont disposés sur la page comme des notes, le blanc est un silence signifiant.

Les poètes

Charles Baudelaire
1821 — 1867
Les Fleurs du Mal (1857)
Père spirituel du Symbolisme. Mort avant le Manifeste de 1886, mais universellement reconnu comme le fondateur de la modernité poétique. « Correspondances » est le texte matrice de toute la sensibilité symboliste.
Paul Verlaine
1844 — 1896
Romances sans paroles (1874)
Le « poète maudit » par excellence. Vie tumultueuse (emprisonnement, conversion). Poésie musicale, nuancée, mélancolique. « Art poétique » : manifeste esthétique. Il révèle Mallarmé, Rimbaud et Corbière dans Les Poètes maudits (1884).
Arthur Rimbaud
1854 — 1891
Le Bateau ivre (1871)
Génie fulgurant qui bouleverse la poésie en quelques années puis l'abandonne à 19 ans. Théorie du Voyant : dérèglement de tous les sens. Les Illuminations pulvérisent les frontières entre prose et vers.
Stéphane Mallarmé
1842 — 1898
Un coup de dés (1897)
Figure centrale et plus radicale du Symbolisme. Quête du « Livre » absolu. Poésie hermétique, typographie révolutionnaire. Ses « mardis de la rue de Rome » réunissent Valéry, Gide, Claudel — foyer du mouvement.

Notions clés

La suggestion
Principe fondateur : refuser de décrire la réalité directement. Le symbole n'est pas une simple métaphore : c'est une image qui pointe vers quelque chose d'ineffable, qui ne peut être dit directement. Chez Mallarmé, le cygne = le poète prisonnier de l'idéal. Chez Verlaine, la pluie = un état d'âme. Chez Rimbaud, le bateau ivre = le voyant en quête de l'inconnu.
La synesthésie
Héritée de Baudelaire (« Correspondances ») : mêler les sensations de différents sens. Une couleur peut avoir une odeur, un son peut être évoqué par une teinte. Dans « Voyelles » de Rimbaud : A est noir, E est blanc, I est rouge, O est bleu, U est vert. Cette fusion sensorielle cherche à atteindre une réalité plus profonde que les sens séparés.
Le vers impair et le vers libre
Vers impair (Verlaine) : 9 ou 11 syllabes — imprévisible, ondoyant, il échappe à la régularité pesante de l'alexandrin. Vers libre (Gustave Kahn) : abandon des contraintes métriques traditionnelles au profit d'un rythme intérieur, proche du souffle. Poème en prose (Rimbaud, Mallarmé) : pulvérisation des frontières entre prose et poésie.
Symbolisme vs Parnasse
Parnasse : décrire avec précision, objectivité plastique — le poème comme sculpture visible. Symbolisme : suggérer, évoquer, laisser résonner — le poème comme musique intérieure. Le Parnassien taille le marbre pour qu'on le voie ; le Symboliste joue une musique pour qu'on la ressente sans pouvoir la nommer.

📜Textes fondateurs

« Art poétique » (extrait) — manifeste du Symbolisme verlainien
PAUL VERLAINE — Jadis et Naguère (écrit 1874, publié 1882)
De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l'Impair Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. Il faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise : Rien de plus cher que la chanson grise Où l'Indécis au Précis se joint. […] De la musique encore et toujours ! Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours. Que ton vers soit la bonne aventure Éparse au vent crispé du matin Qui va fleurant la menthe et le thym… Et tout le reste est littérature.
Écrit en vers impairs (9 syllabes), le poème incarne son propre manifeste. « Et tout le reste est littérature » : formule provocatrice qui rejette la poésie-description au profit de la poésie-musique.
« Correspondances » — texte matrice du Symbolisme
CHARLES BAUDELAIRE — Les Fleurs du Mal (1857)
La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers. Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, — Et d'autres, corrompus, riches et triomphants, Ayant l'expansion des choses infinies, Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens, Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
Sonnet fondateur du Symbolisme : Baudelaire y pose que le monde visible n'est qu'un réseau de signes renvoyant à une réalité supérieure. Les vers 9-14 sont une synesthésie parfaite : les parfums ont des couleurs, des textures et des sons.

Citations essentielles

De la musique avant toute chose, / Et pour cela préfère l'Impair / Plus vague et plus soluble dans l'air… / Et tout le reste est littérature.

— Paul Verlaine, « Art poétique » (1874)

Je est un autre.

— Arthur Rimbaud, « Lettre du voyant » (mai 1871)

La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.

— Stéphane Mallarmé, « Brise marine »

Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville.

— Paul Verlaine, Romances sans paroles (1874)

Flashcards

Question
Chargement…
Cliquez pour révéler la réponse
Réponse
Cliquez pour retourner
Carte 1 / 10

?Quiz

Question 1 / 8
Chargement…
Score

Exercice 1 — Le Symbolisme et la suggestion

Cliquez sur un mot de la banque, puis sur le trou pour le placer.

Le principe fondateur du Symbolisme est la . Là où le Parnassien avec précision, le Symboliste évoque et laisse . Pour les Symbolistes, la poésie doit avant tout être . C'est l'influence de qui impose cet idéal musical. La consiste à mêler les sensations de différents sens dans un même poème.
suggestion ciselait résonner musique Wagner synesthésie description Beethoven taire

Exercice 2 — La théorie du Voyant

Complétez le texte sur Rimbaud et sa théorie du Voyant.

Rimbaud affirme dans sa « Lettre du » (mai 1871) que le poète doit se faire voyant par un « long, immense et raisonné de tous les ». Sa formule « Je est un » signifie que le poète est un , non une source. Il abandonne définitivement la poésie à ans.
voyant dérèglement sens autre médium 19 génie ordre 25

Exercices de synthèse

Exercice 1 · La suggestion symboliste
En quoi la notion de « suggestion » symboliste s'oppose-t-elle à la fois au lyrisme romantique et à la précision parnassienne ?
Pensez à : définition de la suggestion / ce qu'elle refuse (la description directe du Parnasse, l'épanchement du moi romantique) / comment elle fonctionne (symboles, sonorités, synesthésies) / des exemples dans les poèmes étudiés.

Le Symbolisme se définit d'abord par ce qu'il refuse : d'un côté, l'épanchement sentimental du Romantisme (le poète qui dit « je souffre », « j'aime », « je pleure ») ; de l'autre, la description précise et plastique du Parnasse (le poème comme sculpture visible, le sujet traité avec objectivité). La suggestion symboliste opère autrement : elle crée un espace de mystère entre le mot et la chose. Le symbole n'est pas une métaphore explicite — c'est une image qui pointe vers quelque chose d'ineffable, qui ne peut être dit directement. Chez Verlaine, « Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville » : la pluie n'est pas décrite pour elle-même (Parnasse), ni nommée comme une douleur (Romantisme) — elle est mise en résonance avec un état d'âme, sans que le lien soit explicitement établi. Chez Baudelaire, « Correspondances » pose que les sens communiquent entre eux et que la réalité visible n'est qu'un réseau de signes renvoyant à une réalité supérieure. La suggestion symboliste cherche précisément à atteindre cette réalité invisible — que la description parnassienne ignore, et que la confession romantique ne peut qu'effleurer.
Exercice 2 · Verlaine et Rimbaud, deux voies du Symbolisme
Comment Verlaine et Rimbaud incarnent-ils deux voies différentes — et complémentaires — du Symbolisme ?
Pensez à : Verlaine (musicalité, mélancolie, vers impair, nuance, « Art poétique ») / Rimbaud (dérèglement des sens, théorie du Voyant, violence visionnaire, abandon précoce) / ce qu'ils partagent (refus du Parnasse, primauté de la sensation sur le sens) / leurs différences de ton et de méthode.

Verlaine et Rimbaud partagent l'essentiel : le refus de la description parnassienne, la conviction que la poésie doit toucher avant d'être comprise, la primauté de la sensation sur le sens. Mais leurs voies divergent radicalement. Verlaine incarne une voie douce, mélancolique, musicale. Son « Art poétique » réclame le vers impair, l'imprécision calculée, « la chanson grise où l'Indécis au Précis se joint ». Sa poésie fonctionne comme une aquarelle : les contours se brouillent, les émotions se fondent dans les sonorités. Romances sans paroles est le chef-d'œuvre de cette esthétique — une musique fragile, nuancée, humaine dans ses failles. Rimbaud, lui, emprunte une voie violente et visionnaire. Sa théorie du Voyant réclame un « dérèglement de tous les sens » — non une douceur floue, mais une destruction délibérée des catégories perceptives pour atteindre l'inconnu. Le Bateau ivre est un voyage halluciné ; les Illuminations pulvérisent toute syntaxe attendue. Là où Verlaine suggère avec subtilité, Rimbaud éblouit et désoriente. Ce sont deux manières d'atteindre l'ineffable : l'une par la nuance et la musicalité, l'autre par la rupture et la vision.
Exercice 3 · Baudelaire, père du Symbolisme
Expliquez en quoi « Correspondances » de Baudelaire est le texte fondateur de toute la sensibilité symboliste.
Pensez à : le monde comme réseau de symboles (forêts de symboles) / la théorie des synesthésies (parfums, couleurs et sons se répondent) / l'idée d'une réalité supérieure, invisible, que la poésie seule peut approcher / l'influence sur Verlaine, Rimbaud et Mallarmé.

« Correspondances » (1857) est le texte matrice de tout le Symbolisme, bien avant que le mouvement ne soit nommé. Baudelaire y pose deux idées fondatrices. La première est ontologique : le monde visible n'est qu'un « temple » traversé de « symboles » — chaque chose sensible renvoie à une réalité invisible et supérieure. L'homme y passe « à travers des forêts de symboles / Qui l'observent avec des regards familiers » : le réel est un langage que la poésie seule peut déchiffrer. La deuxième idée est sensorielle : les sens communiquent entre eux. « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » — c'est la théorie des synesthésies, que Rimbaud développera dans « Voyelles » (A noir, E blanc, I rouge…) et que Verlaine pratiquera dans l'association son/émotion de ses Romances. Le sonnet se clôt sur des parfums qui ont des textures, des couleurs et des sons : une fusion sensorielle totale. Cette double intuition — le monde comme réseau de signes / les sens comme vases communicants — est précisément ce que les Symbolistes cherchent à explorer et à prolonger. Baudelaire n'a pas fondé le Symbolisme : il en a tracé, trente ans avant le Manifeste de 1886, toutes les voies essentielles.
✍ Exercice créatif — Écrire à la manière symboliste
Écrivez 4 vers (libres ou impairs) sur un état d'âme (la tristesse, l'attente, l'espoir…) sans jamais le nommer directement — uniquement par des images, des sons, des couleurs.
Contraintes symbolistes : interdiction d'écrire « je suis triste » ou « j'ai peur » / choisissez une image du monde naturel ou urbain et laissez-la résonner / utilisez au moins une synesthésie / préférez les mots qui sonnent à ceux qui définissent.

(Exemple à la manière verlainienne — état d'âme : l'attente mélancolique)

Les horloges ont des voix grises
et le soir sent la fumée froide.
Quelque chose de mauve hésite
entre la vitre et le silence.

Analyse : l'attente n'est jamais nommée. Elle passe par les synesthésies (voix grises, soir qui sent, couleur mauve qui hésite), les vers impairs, les images vagues et sonores — fidèles au principe verlainien de « la chanson grise où l'Indécis au Précis se joint ».